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Saturday, May 31, 2008

Le labyrinthe

LE LABYRINTHE ( OU LA COMPOSITION DES ETRES )

Il existe à la base de la vie humaine, un principe d'insuffisance. Isolément, chaque homme imagine les autres incapables ou indignes d'"être". Une conversation libre, médisante, exprime une certitude de la vanité de mes semblables ; un bavardage apparemment mesquin laisse voir une aveugle tension de la vie vers un sommet indéfinissable.

La suffisance de chaque être est contestée sans relâche par ses proches. Même un regard exprimant l'admiration s'attache à moi comme un doute. [Le "génie" abaisse davantage qu'il n'élève ; l'idée du "génie" empêche d'être simple, engage à montrer l'essentiel, à dissimuler ce qui décevrait : il n'est pas de "génie" concevable sans "art". Je voudrais simplifier, braver le sentiment d'insuffisance. Je ne suis pas moi-même suffisant et ne maintiens ma "prétention" qu'à la faveur de l'ombre où je suis. ]
Un éclat de rire, une expression de répugnance accueillent gestes, phrases, manquements où se trahit mon insuffisance profonde.

L'inquiétude des uns et des autres s'accroît et se multiplie dans la mesure où ils aperçoivent, aux détours, la solitude de l'homme dans une nuit vide. Sans la présence humaine, la nuit où tout se trouve - ou plutôt se perd - semblerait existence pour rien, non-sens équivalent à l'absence d'être.

Georges Bataille, L'expérience intérieure, Gallimard, 1954, p. 97

L'écriture

Jack Kerouac en savait long sur l’écriture lorsque je le rencontrai pour la première fois en 1944. Il avait 21 ans ; il avait déjà écrit un million de mots et était complètement voué à son industrie. C’est Kerouac qui ne cessa de me dire que je devrais écrire, et nommer le livre Le Festin Nu. Je n’ai jamais rien écrit après le lycée et ne me considérais pas comme écrivain, ce que je lui dis. "Je n’ai pas de talent en écriture." J’avais essayé quelques fois, une page peut-être. La relire me procurait toujours un sentiment de fatigue et de dégoût, une aversion pour cette forme d’activité, à la manière de ce que doit ressentir un rat de laboratoire lorsqu’il choisit le mauvais chemin et se fait sévèrement réprimander par une aiguille en plein dans ses centres de déplaisir. Jack Kerouac persistait tranquillement à me dire que j’avais du talent pour l’écriture et que je devrais écrire un livre appelé Le Festin Nu. Ce à quoi je répondis, "Je ne veux rien entendre de littéraire."

William Burroughs, The Adding Machine, 1975-1977

La bêtise

Vertige du multiple. Si la bêtise nous parait omniprésente, c'est parce qu'elle coïncide avec ce qui nous constitue comme êtres de pensée et nous permet de communiquer les uns avec les autres: la bêtise est co-extensive à ce langage par lequel nous imaginons exprimer librement notre point de vue et dont nous sommes en réalité le jouet. C'est au moment même où nous croyons en maîtriser les moyens qu'il inocule le plus facilement en nous sa vermine, ce pullulement ignoble de lieux communs, d'idioties, de difformités morales et d'injustices qui s'appellent l'insanité triomphante, la stupidité satisfaite d'elle-même. Jusqu'ici, l'art permettait de faire front: c'était même dans cette mission que résidait toute l'éthique de l'art. Mais Flaubert a le pressentiment que la bêtise, génétiquement attachée à l'humanité depuis les origines, vient d'entrer dans une phase de nuisance sans précédent: le microbe de la connerie était là, c'est certain, mais quelque chose vient de le faire muter et il commence à proliférer dans des proportions vertigineuses. Ce qui l'a réveillé, c'est la révolution technique de la modernité, la capacité de l'ineptie à se doter désormais d'une puissance industrielle à se multiplier: rotative, presse à grand tirage, héliogravure, photographie, publicité, best-sellers. Tout est en place pour accroître à l'infini les pouvoirs de la bêtise active qui tue, d'une « culture» faisant du cliché son objet d'excellence: l'art industriel [notre industrie culturelle] qui lobotomise les masses, qui abrutit à grande échelle, la bêtise triomphante d'Homais qui vise la prise de pouvoir politique, le formatage intégral des mentalités aux normes de l'idée reçue.

Écoutez bien ce que Flaubert disait à George Sand en 1870: "Nous allons entrer dans une ère stupide. On sera utilitaire, militaire, américain et catholique." Et ce qu'il disait quatre ans plus tard à Tourgueniev: "Ce qui va occuper le premier plan, pendant peut-être deux ou trois siècles, est à faire vomir un homme de goût. Il est temps de disparaître." Un siècle plus tard, Andy Warhol ajoutait: "Il y aura une époque, où chacun pourra dire ce qu'il pense, et en toute liberté car alors tout le monde pensera la même chose."

Flaubert : sus à l'ennemi ! par Marc de Biasi
Le magazine littéraire - N° 466